« Dédiaboliser l’IA »

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Jeudi dernier, l’économiste Philippe Aghion est venu présenter à Qant les conditions qui peuvent permettre à l’IA de bénéficier à la fois à la croissance et à l’emploi.


Effet transitoire attendu de l'adoption de l'IA sur la croissance • Source Commission de l'IA

Effet transitoire attendu de l'adoption de l'IA sur la croissance • Source Commission de l'IA

« Il existe deux visions sur l'IA aujourd'hui. La première est une vision pessimiste. Je suis pour ma part prudemment optimiste ». Pour la première, l’économiste Philippe Aghion fait référence aux travaux de son collègue du MIT Daron Acemoglu, qui considère que l'IA ne va pas générer beaucoup de croissance et qu’elle va surtout détruire des emplois. Professeur au Collège de France et à l’Insead, Philippe Aghion voit lui un avenir moins sombre : « Je pense que l’IA a le potentiel de générer de la croissance et des emplois, mais qu’il faut que nous adaptions nos politiques et nos institutions. »

L'augmentation par l'IA du potentiel de croissance s'explique selon Philippe Aghion par deux facteurs. D'une part, l'automatisation d'une partie des tâches dans la production des biens et services : « En remplaçant l'effort humain par du capital physique en offre illimitée, elle augmente la croissance de la productivité. » De plus, l'IA diffère des révolutions technologiques antérieures en ce qu'elle automatise la production des idées : « Elle aide à trouver des solutions à des problèmes complexes ; elle facilite l’imitation et l’apprentissage, et elle peut devenir auto-améliorante », explique Philippe Aghion.

L’obstacle du monopole

Le scénario pessimiste, celui de Daron Acemoglu, explique qu'une part seulement des tâches est exposée à l'IA, et que dans ces dernières certaines seulement sont profitables. L'économiste conclut que l'IA peut entraîner une croissance de la productivité de 0,07% pendant 10 ans. Pour sa part, Philippe Aghion se base sur les précédentes révolutions technologiques. Il parvient à un scénario moyen de 0,68% de croissance de la productivité pendant 10 ans, sans prendre en compte l'automatisation de la production des idées.

Mais les gains de productivité de l'IA ne sont pas acquis d’avance. Parmi les obstacles, Philippe Aghion cite notamment l'absence de concurrence. « On a assisté à l’émergence d’entreprises superstars, les Gafam, qui ont pu faire des acquisitions sans limites. Elles ont porté la croissance au début, mais ont fini par décourager l’entrée de nouvelles entreprises sur le marché. » L'économiste regrette la mauvaise orientation des règles antitrust : « Les États-Unis auraient dû adapter leur politique de la concurrence à la révolution des TICs. Il y a comme en Europe une vision très statique de cette politique, sans regarder l’effet qu’une fusion-acquisition a sur l’innovation future ».

Dans le cas de l'IA, le phénomène est amplifié dans la mesure où les Gafam ont été présents dès le début : les segments en amont de la chaîne de valeur, y compris le cloud, sont dominés par quelques gros. « Il y a un potentiel de croissance technologiquement, mais la barrière est l’absence de concurrence. D’où l’importance du règlement sur les marchés numériques (DMA), qui doit être généralisé à toute la chaîne de valeur, notamment le cloud ».

“Effet de l’adoption de l’IA sur l’emploi total au sein des entreprises en France”  • Source Commission de l'IA

“Effet de l’adoption de l’IA sur l’emploi total au sein des entreprises en France” • Source Commission de l'IA

L’IA, pas une menace mais une opportunité pour l’emploi

« Globalement, l’adoption de l’IA augmente l’emploi » affirme Philippe Aghion, qui s'appuie sur une étude réalisée auprès de 9 000 entreprises sur l'adoption de l'IA. Les entreprises qui adoptent l’IA recrutent davantage que les autres. « L’IA permet d’être plus productif, donc plus compétitif. Elle permet donc d’obtenir une part de marché plus importante pour les produits, une demande plus grande, et donc plus d’emplois. L’effet de productivité l’emporte sur l’effet de substitution. C’est vrai au niveau global, mais ce n’est pas uniforme pour tous les emplois. »

“Effet attendu de l’IA sur les métiers en France” • Source : Bergeaud, 2024

“Effet attendu de l’IA sur les métiers en France” • Source : Bergeaud, 2024

Et si l'IA va rendre certains emplois obsolètes, le phénomène n'a rien d'exceptionnel selon Philippe Aghion : « Certains emplois vont être remplacés, mais cela a été le cas avec toutes les révolutions technologiques. » Là encore, des conditions sont nécessaires pour que l'impact positif de l'IA sur l'emploi se concrétise : « Il faut dédiaboliser l’IA, tout en sachant que cela marchera si nous développons les bonnes solutions. »

Les bonnes solutions, justement, consistent en un meilleur système éducatif, mais également une flexisécurité de l'emploi à l'image du modèle danois. Des métiers devront être repensés, d'autres vont disparaître, et la réponse à ce défi se doit d'être à la fois française et européenne (lire Qant du 7 juillet). « Nous sommes à un moment où l’Europe doit relever le défi. Elle ne peut pas se permettre d’être à l’arrêt pendant trois ans et laisser les États-Unis avancer ».

Pour en savoir plus :

L’essentiel