Investir 27 milliards pour en retirer dix fois plus

“La France face aux défis de l’IA” (Qant, M. de R. avec Midjourney)

Tous les principaux ministères sont concernés par le 25 propositions de la commission sur l’intelligence artificielle. Sauf la Défense, curieusement, et le Travail. Pour la commission, l’IA créera plus d’emplois qu’elle n’en bouleversera.

Il y en a pour tout le monde : les propositions de la commission sur l’intelligence artificielle touchent presque tous les ministères et les grandes administrations.

Sur les 25 propositions, la plus importante regarde principalement Bercy, et subsidiairement le ministère de la Recherche. La Commission propose d’allouer 7,7 milliards d’euros à faire émerger une “filière européenne de composants semi-conducteurs adaptés aux systèmes d’IA”. S’y ajoutent 3,6 milliards d’euros d’investissements dans la transformation des entreprises par l’IA, 2,6 milliards d’aides à l’adoption de l’IA et 1 milliard pour renforcer la puissance de calcul installée. Il est donc facile de conclure que le ministère de l’Économie et des Finances se taille la part du lion dans les propositions de la commission, ce qui est toujours prudent dans les phases de resserrement budgétaire. La commission reprend aussi à son compte des idées à la base de l’initiative Tibi, comme le lancement d’un fonds de 10 Md€ partiellement abondé par l’argent privé, en brandissant la menace d’une réforme de la fiscalité de l’assurance-vie pour inciter les assureurs à y souscrire.

On reste tout de même très loin des 7 000 milliards que cherche Sam Altman. Mais à défaut de faire émerger une Nvidia à la française, du moins la somme pourrait remettre la France dans la course mondiale aux processeurs neuromorphiques et aux successeurs des GPU. Or, les équipements sont à la base de la chaîne de valeur de l’IA, telle que la commission l’analyse.

La chaîne de valeur de l’IA. Source : Commission de l’IA

La chaîne de valeur de l’IA. Source : Commission de l’IA

La commission, coprésidée par l’économiste Philippe Aghion, en attend une accélération forte de la croissance, de l’ordre d’un point pourcentage chaque année : au bout de cinq ans, le déploiement de l’IA générative en France devrait ajouter 250 milliards à 400 milliards d’euros au PIB.

Effet transitoire de l’adoption de l’IA sur la croissance. Source : Commission de l’IA

Effet transitoire de l’adoption de l’IA sur la croissance. Source : Commission de l’IA

Résolument optimiste, elle considère que l’action publique peut créer un cercle vertueux dans l’Hexagone, où les bénéfices de la technologie renforcent la confiance et attirent de nouvelles ressources.

Le cercle vertueux de l’IA. Source : Commission de l’IA

Le cercle vertueux de l’IA. Source : Commission de l’IA

De fait, si l’on descend le long de la chaîne de valeur, c’est toute l’action publique qui se trouve impactée par l’IA.

Réforme de l’État

La deuxième plus grande mesure que propose la commission, du moins par son impact budgétaire, c’est la transformation des services publics par l’IA. La commission propose que le ministère de la Transformation et de la Fonction publique investisse 1,1 milliard par an pour “renforcer la capacité technique et l’infrastructure du numérique public afin de définir et de passer à l’échelle une réelle transformation des services publics grâce au numérique et à l’IA, pour les agents et au service des usagers” – une formulation qui laisse penser que l’IA ne pourra, à elle seule, résoudre tous les problèmes. Mais à ces 5,5 milliards s’ajoutent 3 milliards pour l’IA dans la santé et 2,2 milliards pour l'Éducation Nationale et l’enseignement supérieur. Même l’environnement se voit gratifié d’une proposition, certes modeste : 20 millions d’euros par an pour l’utilisation de l’IA au service des transitions énergétique et environnementale.

Il n’y a guère que la défense nationale qui, étonnamment, n’a pas été considérée par la commission. Et le travail, réduit à la portion congrue. Dans la vision de la commission, le ministère du Travail devra simplement orienter le dialogue social vers la co-construction des usages de l’IA et effectuer des études sur les impacts des systèmes d’IA sur la quantité et la qualité de l’emploi.

…Et de l’emploi

“Nous ne sommes pas d’un optimisme naïf. Notre positionnement est aussi une réaction aux discours catastrophistes sur l’IA et ses risques existentiels supposés pour l’humanité" affirmait hier Philippe Aghion au journal Le Monde. Mais en matière d’emploi, le raisonnement de la commission paraît tout de même, sinon naïf, du moins remarquablement optimiste. Elle commence par considérer que, dans l’agrégat, les gains de productivité dus à l’automatisation par l’IA l’emportent sur l’effet d’éviction : depuis 2019, les entreprises qui déploient l’IA embauchent davantage que les autres.

Effet de l’adoption de l’IA sur l’emploi total au sein des entreprises en France. Source : Commission IA

Effet de l’adoption de l’IA sur l’emploi total au sein des entreprises en France. Source : Commission IA

Ce phénomène global ne signifie pas que certains métiers ne subiront pas des réductions nettes d’emploi. L’IA menace particulièrement les professions intermédiaires administratives et commerciales. Toutefois, une analyse plus fine des tâches renforce la prédiction d’un effet positif de l’IA sur l’emploi. S’appuyant sur l’étude de l’Organisation Internationale du Travail, la commission considère que “dans l’ensemble du monde et y compris dans les pays développés, le nombre d’emplois ayant un potentiel d’amélioration par l’IA (13,4 %) est bien plus élevé que celui ayant un potentiel de remplacement par l’IA (5,1 %)”.

Effet attendu de l’IA sur les métiers en France. Source : Commission de l’IA, Bergeaud 2024.

Effet attendu de l’IA sur les métiers en France. Source : Commission de l’IA, Bergeaud 2024.

Au total, conclut l’étude, “le déploiement de l’IA dans l’économie devrait avoir un effet global positif sur le nombre d’emplois. Les prévisions catastrophistes sur la fin du travail ne sont pas plus crédibles que les prévisions du même type faites dans le passé.”

La CFDT, qui a participé aux travaux de la Commission, a réagi dans un communiqué où elle dénonce un rapport "excessivement optimiste sur l'impact de l'IA sur l'emploi". Elle rappelle également que "la protection de la vie privée et des droits fondamentaux des personnes n'est pas négociable et l'accès aux données sensibles (de santé notamment) ne peut se faire sans un cadre strict, transparent, contrôlé et démocratique."

Le techno-optimisme à la française

Le rapport reconnaît et classe les risques de l’IA mais, en filigrane, la commission semble dire que le premier risque, c’est que l’Europe et la France restent à la traîne et perdent leurs derniers vestiges de souveraineté numérique faute d’avoir su stimuler l’émergence d’une industrie européenne de l’IA.

Risques liés aux systèmes d’IA générative. Source : Commission de l’IA

Risques liés aux systèmes d’IA générative. Source : Commission de l’IA

Pour les risques, les travaux sont renvoyés au sommet sur la sécurité de l’IA, qui se tiendra en novembre à Paris, après un mini-sommet virtuel au mois de mai organisé par la Corée.

Pour en savoir plus :

L’essentiel