Par Daron Acemoglu, économiste au MIT
Aucune théorie économique n’a connu une aussi grande fortune que celle qui relie la destruction d’un ensemble de rapports de production à la création d’un autre. On peut la faire remonter à Karl Marx mais c’est à l’économiste autrichien Joseph Schumpeter qu’il revient d’avoir divulgué et étendu l’idée selon laquelle les innovations viennent sans cesse remplacer les technologies et les industries qui dominaient avant elles.
L’idée schumpétérienne de « destruction créatrice » a beaucoup été utilisée dans les sciences sociales pour expliquer le processus de l’innovation et de ses conséquences. Ces analyses identifient aussi les tensions inhérentes au concept. Par exemple, la destruction porte-t-elle en elle la création ou bien n’est-elle que l’inévitable sous-produit de la création ? Ou encore, plus pertinemment peut-être, la destruction est-elle inévitable ?
Évolutions connexes
En économie, les idées de Schumpeter forment le socle des théories de la croissance économique, du cycle de vie des produits et du commerce international. Mais au cours des dernières décennies, deux évolutions connexes ont propulsé la destruction créatrice à une gloire plus grande encore.
La première remonte au succès de librairie du Dilemme de l’innovateur, de Clayton Christensen, professeur à la Harvard Business School. Ili lance, dès 1997, l’idée “d’innovations disruptives”, venues d’entreprises qui adoptent des modèles économiques jugés sans intérêt, souvent parce qu’ils visent exclusivement les segments inférieurs du marché. Les entreprises qui demeurent fidèles à leur modèle économique établi passent à côté de la nouvelle « vague » technologique.
“Va vite et casse les codes”
La seconde évolution tient au développement de la Silicon Valley, dont, dès le départ, les entrepreneurs ont fait de la « disruption » une stratégie de développement explicite. Google a entrepris de « disrupter » le modèle des moteurs de recherche sur Internet, et Amazon, celui de la librairie, avant de s’étendre à presque tous les autres secteurs de la vente de détail. Puis est venu Facebook, avec son mantra : « Va vite et casse les codes » (« move fast and break things »). Les réseaux sociaux ont transformé tout d’un coup nos rapports sociaux, en un raccourci saisissant des deux termes : destruction et disruption.
Si Schumpeter reconnaissait que la destruction était douloureuse et potentiellement dangereuse, les innovateurs disruptifs d’aujourd’hui n’y voient que des gagnants. Ce qui fait écrire à Marc Andreessen, capital-risqueur et ingénieur de la tech : « La croissance de la productivité, nourrie par la technologie, est le principal moteur de la croissance économique, de la croissance des salaires et de la création de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois, à mesure que de la main-d’œuvre et du capital sont continuellement libérés pour faire des choses plus importantes et mieux valorisées qu’auparavant. »
Innovation ou destruction
Aujourd’hui, alors que les espoirs suscités par l’intelligence artificielle sont encore plus vifs que ne l’étaient ceux qu’avait permis le Facebook des débuts, nous ferions bien de réévaluer ces idées. Certes, l’innovation est parfois intrinsèquement disruptive, et le processus de création peut être aussi destructeur que le pensait Schumpeter.
L’histoire montre que la résistance obstinée à la destruction créatrice mène à la stagnation économique. Mais il ne s’ensuit pas qu’il faut encenser la destruction. Nous ferions mieux, au contraire, de la considérer comme un coût susceptible d’être réduit, notamment en aidant les laissés-pour-compte et, donc, d’encadrer le processus de changement technologique.
Aider les victimes de l’innovation
Prenons l’exemple de la mondialisation. Si elle génère d’importants bénéfices économiques, elle détruit aussi des emplois, des entreprises et des sources de revenus. Nous pourrions pourtant faire beaucoup plus pour aider les entreprises touchées, qui peuvent investir pour se diversifier dans de nouveaux domaines, ainsi que pour secourir celles et ceux qui ont perdu leur emploi, grâce à la formation continue et à la protection sociale.
Faute d’en avoir eu conscience, nous avons ouvert la porte à un excès de destruction créatrice et de disruption, que nous a imposé la Silicon Valley au cours des dernières décennies. Si l’on considère l’avenir, trois principes devraient guider notre ligne de conduite, eu égard, notamment, à l’intelligence artificielle (IA).
En premier lieu, comme pour la mondialisation, il est de la plus haute importance d’aider celles et ceux qui en pâtissent, et cela ne saurait être considéré comme contingent.
Enrichir l’emploi
En deuxième lieu, nous ne devrions pas postuler que la destruction est inévitable. L’IA ne conduit pas nécessairement à une destruction massive de l’emploi. Si elle n’est déployée qu’au nom de l’automatisation (comme le souhaitent nombre des géants de la Silicon Valley), la technologie ne fera que créer encore plus de misère pour les travailleuses et les travailleurs. Mais il y a dans l’IA un immense potentiel de croissance de la productivité de la main-d’œuvre, à qui elle peut fournir une meilleure information et permettre d’exécuter des tâches plus complexes.
Le culte rendu à la destruction créatrice ne doit pas masquer ces scénarios plus prometteurs ni occulter que nous nous sommes engagés sur une route incertaine. Si le marché ne peut canaliser les énergies innovantes dans une direction socialement bénéfique, le processus démocratique et les politiques publiques peuvent y parvenir. Exactement comme on a vu de nombreux pays consentir des aides afin d’encourager les énergies renouvelables, il est possible d’atténuer les effets dommageables de l’IA et des technologies numériques.
Garder un coup d’avance
Troisièmement, nous devons nous souvenir que les rapports sociaux et économiques sont excessivement complexes. Quand ils sont “disruptés”, toutes sortes de conséquences imprévues peuvent s’ensuivre. Facebook et les plateformes de réseaux sociaux n’ont pas eu l’intention d’empoisonner la démocratie avec l’extrémisme et la désinformation. Mais dans leur course à la disruption de nos modes de communication, elles sont demeurées fidèles à leurs principes de vitesse avant de chercher à se faire pardonner.
Si nous confions la sauvegarde de nos institutions aux entrepreneurs de la tech, nous risquons une destruction plus importante que nous ne l’imaginons. La façon dont la nouvelle vague d’innovation disruptive affectera nos institutions sociales, démocratiques et civiques doit être examinée avec attention. Pour tirer le meilleur – et même le maximum – de la destruction créatrice, il nous faut créer l’équilibre entre les politiques publiques d’encouragement de l’innovation et l’apport démocratique.
Pour en savoir plus :
- The long waves in economic life, Nikolai D. Kondratieff
- Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter
- An ugly truth : Inside Facebook's battle for domination, Sherra Frenkel & Cecilia Kang
- The techno-optimist manifesto, Marc Andreessen
Daron Acemoglu, professeur d'économie au MIT, est coauteur avec James Robinson de Why Nations Fail : The Origins of Power, Prosperity and Poverty (Profile, 2019) et, avec Simon Johnson, de Power and Progress : Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity (PublicAffairs, 2023).
Ce texte a été publié pour la première fois le 9 avril, en anglais, sur Project Syndicate. Traduction : F. Boisivon.