Boom, vos stablecoins font boom…

Toujours plus de stablecoins • Qant, M. de R. avec Midjourney

Avec plus de 200 milliards de dollars en circulation, les stablecoins connaissent une croissance fulgurante. Adoptés par un nombre croissant d’entreprises et d’institutions, et portés par de nouveaux usages allant des paiements internationaux à l’essor de l’intelligence artificielle, ils présentent des risques importants.

Les stablecoins représentent aujourd’hui un segment central des actifs numériques, avec une capitalisation estimée la semaine dernière par Bloomberg à plus de 230 milliards de dollars, portée en majorité par Tether (USDT), qui représente environ 70 % du total. Initialement conçus pour fournir de la liquidité aux échanges de crypto-actifs, ces jetons indexés sur des monnaies fiduciaires s'insèrent progressivement dans les paiements inter-entreprises et les transferts internationaux. Plusieurs acteurs institutionnels, comme Visa, PayPal ou Stripe, testent ou intègrent des solutions s’appuyant sur des stablecoins pour fluidifier les règlements.

Cette dynamique repose sur les caractéristiques techniques des stablecoins : leur stabilité nominale, leur circulation sur des réseaux blockchain, accessibles 24h/24, et la possibilité de transferts quasi-instantanés à coût réduit. Des entreprises exploitent déjà ces propriétés pour réduire les délais de compensation dans les paiements B2B ou pour effectuer des arbitrages de liquidité entre entités juridiques. Le modèle du « stablecoin sandwich », par exemple, permet de réduire les coûts de conversion en utilisant temporairement un stablecoin comme devise de transit entre deux monnaies nationales.

L’inefficacité des paiements transfrontaliers actuels • Source : Bretton Woods

Intégration progressive dans les entreprises

Au-delà des paiements, plusieurs initiatives visent à intégrer les stablecoins à la gestion de trésorerie et aux infrastructures d’entreprise. Certaines start-up, à l’instar de MoonPay ou PayNation, ont développé des portails pour faciliter les paiements en stablecoins dans un cadre professionnel. La possibilité de gérer des positions de liquidité sur blockchain, sans intermédiaire, s’inscrit dans une logique d’optimisation des coûts et de réduction des délais de traitement.

Les cas d’usage incluent également la distribution de dividendes, le financement de projets transfrontaliers ou le réglage de factures dans des marchés où les circuits bancaires sont limités. L’interopérabilité des blockchains publiques et la standardisation croissante des stablecoins facilitent cette diversification des usages. Les entreprises américaines et européennes explorent ces pistes en parallèle de leur stratégie de digitalisation des flux financiers internes.

Lien fonctionnel avec l’IA et les micropaiements

La croissance de l’usage des stablecoins s’accompagne également de nouveaux besoins induits par l’intelligence artificielle et les systèmes automatisés. L’opération continue des systèmes d’IA et la multiplication des interactions automatisées entre logiciels ou objets connectés créent une demande pour des moyens de paiement fractionnés, rapides et sans intervention humaine.

Les stablecoins, divisibles et programmables, peuvent répondre à ces besoins. Dans les scénarios de paiements de machine à machine (M2M), un stablecoin peut être utilisé pour régler l’accès à une ressource, payer une donnée ou compenser une transaction énergétique. Ces opérations s’effectuent dans des volumes faibles mais à haute fréquence, en temps réel, et nécessitent un support monétaire numérique stable et interopérable. Les infrastructures de stablecoins sont perçues comme compatibles avec ces besoins.

Parallèlement, plusieurs annonces récentes témoignent d’un intérêt croissant des institutions publiques et privées pour les stablecoins adossés au dollar. L’État du Wyoming prévoit de lancer cet été le WYST, premier stablecoin émis directement par une entité publique américaine. Ce jeton sera surcollatéralisé par des bons du Trésor, des liquidités et des accords de rachat, et les intérêts générés seront reversés au fonds scolaire de l’État. De son côté, la plateforme World Liberty Financial, soutenue par Donald Trump, a annoncé l’émission de USD1, stablecoin garanti par des actifs publics et déployé sur Ethereum et Binance Smart Chain. Fidelity Investments développe également un projet de stablecoin destiné à jouer un rôle de cash numérique au sein de son fonds monétaire tokenisé (lire Qant du 27 mars).

À l’international, Hong Kong poursuit également une stratégie ambitieuse en matière de monnaies numériques. Le territoire, confronté à une concurrence croissante sur le plan financier, multiplie les initiatives autour des stablecoins, de la tokenisation et des monnaies numériques. La Hong Kong Monetary Authority a lancé plusieurs projets pilotes, dont celui de l’e-HKD, un futur stablecoin adossé au dollar hongkongais. Des tests sont également en cours sur un éventuel stablecoin libellé en renminbi offshore (CNH). La HKMA prévoit par ailleurs un encadrement spécifique des émetteurs de stablecoins, avec des exigences strictes en matière de garde, d’audit et de séparation des actifs. En parallèle, des projets interbancaires comme mBridge ou Ensemble cherchent à expérimenter des règlements transfrontaliers ou de dépôts tokenisés entre institutions financières.

Risques importants

Les avantages fonctionnels des stablecoins ne doivent pas éclipser les risques mis en avant par les institutions financières. Le principal point de vigilance concerne la qualité et la liquidité des réserves. Un émetteur insuffisamment capitalisé ou non transparent pourrait s’avérer vulnérable en cas de forte demande de rachat. Par ailleurs, la gouvernance de ces jetons émis par des entités privées pose des questions de surveillance, de contrôle opérationnel et de responsabilité juridique.

Aux États-Unis, deux propositions de loi sur les stablecoins ont été déposées, au sénat et à la chambre des représentants, avec pour objectif de définir un cadre juridique national. Certains parlementaires soutiennent un statut spécifique pour les stablecoins adossés au dollar, émis par des entités réglementées et vérifiables. Les débats se concentrent notamment sur la nature des réserves autorisées, les obligations de rachat, la transparence comptable et le contrôle prudentiel.

Des interrogations ont également été formulées concernant les risques de déstabilisation systémique en cas de retrait massif de fonds. L’absence de garantie publique en dernier ressort pour les utilisateurs de stablecoins pose une question de confiance dans un scénario de panique.

Position des autorités européennes

En Europe, le règlement Mica (Markets in Crypto-Assets), adopté en 2023, encadre les stablecoins. Les émetteurs doivent détenir une réserve intégrale adossée à des actifs liquides et publier régulièrement des audits. La Banque centrale européenne a autorisé l’accès de certains prestataires non bancaires aux systèmes de paiement de l’Eurosystème, mais cet accès est limité aux fonctions de règlement, pas à la garde des réserves.

L’objectif affiché est de préserver l’intégrité de la monnaie de banque centrale et d’éviter les effets de substitution vers des monnaies privées. La BCE a déclaré explicitement que les comptes ouverts par les émetteurs de stablecoins ne doivent pas être utilisés pour détenir les réserves clients, afin de ne pas fragiliser les banques commerciales. Le rôle de ces comptes est strictement opérationnel et soumis à des plafonds.

Les autorités de supervision soulignent également les risques en matière de lutte contre le blanchiment et le financement illicite. Les flux en stablecoins doivent pouvoir être retracés et rattachés à des identités vérifiées, conformément aux règles LAB-FT. Enfin, dans certaines juridictions où la monnaie nationale est fragilisée, l’adoption de stablecoins adossés au dollar soulève la question d’une dollarisation de fait, susceptible de limiter l’autonomie monétaire des banques centrales.

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