Cryptomonnaies et criminalité : les nouvelles voies du blanchiment

La hausse incontrôlable de la crypto-criminalité (Qant, M. de R. avec Midjourney)

Deux rapports récents, l’un suédois et l’autre américain, mettent en lumière le rôle croissant des cryptos dans le blanchiment d'argent. Ces pratiques, de plus en plus sophistiquées, constituent un défi majeur pour les autorités mondiales.

Il n’y a pas que la SEC, le gendarme financier américain, à s’intéresser de près aux cryptos. L'Unité de Renseignement Financier (FIU) de la police suédoise vient de publier un rapport soulignant le rôle croissant dans le blanchiment d'argent des fournisseurs de services d'échange de crypto-actifs. Le rapport ne cite pas de noms, et ne précise pas s’il vise également les principales de ces plates-formes, comme Binance, basée en France, ou l’américaine Coinbase, dont on dit qu’elle est à l’origine du retournement de Donald Trump sur le sujet. Il indique en revanche clairement que certains de ces acteurs fournissent des services non régulés pour convertir des gains criminels en crypto-monnaies ou, inversement, transformer des crypto-monnaies d'origine criminelle en argent liquide ou autres actifs.

La police suédoise constate que les services d’échange jouent un rôle clé dans l'économie criminelle, facilitant le blanchiment de l’argent des crimes, qu'ils soient traditionnels ou liés à la cybercriminalité. Ils opèrent souvent à l'international, fournissant leurs services à plusieurs réseaux criminels à la fois. Le rapport cite plusieurs cas où des individus ont été condamnés pour avoir facilité des transactions criminelles par le biais de crypto-monnaies, certains ayant manipulé des sommes atteignant plusieurs millions d'euros.

Le bitcoin, qui représentait à la fin des années 2010 la majorité du volume total des transactions illicites, a vu sa part chuter ces dernières années au profit des stablecoins, et particulièrement Tether (lire Qant du 6 mai), qui représentent aujourd’hui plus de la moitié de ces transactions, selon le rapport l’institut Chainalysis, dont le Crypto Crime Report fait référence. Les criminels adaptent en effet leurs méthodes pour contourner les mesures de surveillance renforcées sur le bitcoin.

Volume de transactions illicites par type d’actifs numériques, et évolution de la part des stablecoins (Source : Chainalysis)

Alors que certaines activités criminelles, comme les ransomware et le commerce d’images pédophiles (CSAM) restent entièrement en bitcoins, c’est surtout le contournement des sanctions internationales qui bascule en stablecoins, ainsi que les escroqueries.

Volume de transactions illicites par type d’actifs numériques et par catégorie (Source : Chainalysis)

Des cryptos jusque dans les casinos

C'est sur le continent asiatique que la situation est la plus critique. Le dernier rapport de l'Institute for Financial Integrity (IFI), intitulé Casinos and Cryptocurrency Driving Illicit Finance in East and Southeast Asia, montre comment les cryptomonnaies jouent un rôle central dans le financement des activités criminelles en Asie de l’Est et du Sud-Est. En facilitant les transactions anonymes et en contournant les régulations traditionnelles, les cryptos sont devenues un outil de choix pour les groupes criminels, en particulier dans le cadre des réseaux de blanchiment d’argent et des opérations de fraude en ligne.

L’étude met en évidence l’utilisation croissante des cryptomonnaies dans les circuits financiers illicites, notamment à travers les plateformes de jeu en ligne et les réseaux de banques clandestines. L'un des points saillants du rapport est la façon dont les groupes criminels exploitent les casinos et les intermédiaires – "junkets" à Macao et dans les Philippines – pour intégrer des fonds d'origine douteuse dans le système financier. Les junkets facilitent le mouvement de fonds entre différents pays en reliant les casinos à joueurs de sommes importantes, tout en échappant à la surveillance des autorités.

Blanchiment et traçabilité des fonds criminels

Les cryptomonnaies offrent ainsi aux criminels la possibilité d’échapper aux restrictions de transfert de fonds imposées par certains pays, comme la Chine. À travers des réseaux de banques clandestines et des plateformes de jeu en ligne, les criminels peuvent transférer des sommes considérables sans passer par les canaux bancaires traditionnels. Ces fonds peuvent ensuite être réinvestis dans des activités criminelles ou légitimes, rendant leur traçabilité particulièrement difficile.

Un autre exemple frappant concerne le phénomène des escroqueries en ligne, comme les pig-butchering scams. Ces arnaques, où les victimes sont manipulées pour investir dans des plateformes de cryptomonnaies frauduleuses, génèrent des millions de dollars de revenus pour les groupes criminels. Dans un cas documenté par Reuters, un homme d'affaires chinois a cultivé des relations avec l'élite politique thaïlandaise tout en recevant des millions de dollars dans son compte de cryptomonnaies, issus de ces escroqueries.

Le rapport mentionne également le recours à des techniques comme le "Vancouver model", où les cryptomonnaies sont utilisées pour transférer des fonds entre des comptes contrôlés par des groupes criminels. Cette méthode, d'abord révélée au Canada, est désormais courante en Asie du Sud-Est. Elle permet aux criminels de déposer des fonds dans des casinos ou des comptes en ligne et de les retirer sous forme d'actifs propres après blanchiment.

Coopération internationale

Pour la police suédoise, les plateformes cryptos deviennent un élément crucial de l'expansion de la criminalité organisée, contribuant à stabiliser et renforcer les infrastructures criminelles. Elle souligne la nécessité pour les autorités internationales de renforcer la surveillance et la régulation des fournisseurs de services d'échange de crypto.

L'Institute for Financial Integrity (IFI), créé en janvier à Washington par des consultants spécialisés, rejoint en cela le FIU suédois. Tous deux en appellent à une régulation plus stricte des plateformes d'échange de cryptomonnaies et à une coopération internationale renforcée. Ils soulignent la nécessité pour les autorités internationale de renforcer la réglementation des plateformes.

De quoi moderniser Interpol.

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