Quatrième place financière mondiale, Hong Kong voit depuis plusieurs années sa suprématie s’éroder. La répression politique menée par la Chine continentale, qui a culminé la semaine dernière dans la réforme de l’article 23 de la charte constitutionnelle du territoire, a miné la crédibilité du slogan “un pays, deux régimes”, qui l’avait protégé depuis son rattachement en 1997. Dans son rôle de porte financière de l’économie chinoise, Hong Kong doit désormais faire face à une double concurrence. Aux bourses de Singapour et Tokyo, éternelles rivales, se sont ajoutés les marchés de Shanghai, Shenzhen, Pékin…
Jusqu’à présent, Hong Kong a trouvé un relais de croissance dans le renminbi offshore (CNH), une version du yuan chinois librement échangée sur les marchés financiers, distincte du renminbi onshore (CNY), réservé au marché intérieur de Chine continentale. Mais le territoire a gardé sa propre devise, le dollar hongkongais (HKD), dont la valeur est fixée à 0,13 dollar américain depuis 1983.
L’île aux stablecoins
Quand il sera lancé, le dollar numérique hongkongais (e-HKD) deviendra donc le plus grand stablecoin dollar au monde : une devise numérique dont le cours est fixé à une monnaie fiat. Il pourrait en outre se doubler d’un stablecoin CNH (lire article ci-dessous). De quoi éclipser le leader actuel du segment, Tether, lui aussi basé opérationnellement à Hong Kong, qui gère déjà un montant d’importance systémique : 100 milliards de dollars américains.
La décision de lancer l'e-HKD n'a pas encore été prise, mais les tests se multiplient et l’incitation est forte. Le BCG estime que les monnaies numériques, les dépôts tokenisés et les stablecoins pourraient contribuer à augmenter le PIB de Hong Kong de 0,5 % : 160 milliards de dollars hongkongais (environ 19 milliards d'euros) d'ici à 2032. Pour cela, l'adoption à grande échelle de la tokenisation et de la monnaie numérique nécessitera d'une infrastructure disponible, adoptée et soutenue par une réglementation adaptée.
Régulateur, toujours prêt !
Les autorités de régulation répondent présent, en mettant l'accent sur la tokenisation et les investissements en actifs virtuels. Deux circulaires de la Securities and Futures Commission (SFC) publiées fin 2023 détaillent notamment les exigences pour les intermédiaires impliqués dans les activités liées aux titres tokenisés, incluant la gestion des risques et la nécessité d'une divulgation adéquate. Une autre circulaire ouvre la porte aux fonds d'investissement publics exposés aux actifs virtuels. Elle établit des critères stricts pour la gestion, la garde et la stratégie d'investissement de ces fonds.
En parallèle, la Hong Kong Monetary Authority (HKMA) propose un régime réglementaire pour les émetteurs de stablecoins, visant à renforcer la transparence et la protection des investisseurs. Il semble directement influencé par les scandales comme celui de la société sud-coréenne TerraLuna et de la singapourienne Three Arrows, sans oublier l’américaine FTX. En février, elle a également rendu publiques ses instructions pour les services de garde de cryptomonnaie, resserrant le régime de licence établi en 2023. La HKMA exige que les dépositaires d'actifs numériques autorisés effectuent des audits de systèmes indépendants, qu’ils placent une partie substantielle des actifs numériques de leurs clients en stockage “à froid”, et qu’ils effectuent une évaluation complète des risques avec une gestion attentive de tous les risques identifiés. Par exemple, les orientations exigent des prestataires de services de garde qu'ils séparent leurs actifs de ceux des clients et elles interdisent l'utilisation abusive des actifs des clients “à la FTX”.
Monnaie numérique de gros…
Les autorités monétaires et financières de Hong Kong ont lancé la première preuve de concept d’une monnaie numérique interbancaire en 2017. Ces travaux déboucheront, courant 2024, par le lancement du MVP (minimum viable product) de mBridge. Cette plateforme collaborative, développée par les banques centrales de Hong Kong, de Chine, de Thaïlande et des Émirats Arabes Unis, est coordonnée via la Banque des règlements internationaux (BRI). En janvier, la banque centrale des Émirats Arabes Unis a réalisé sa première transaction transfrontalière en dirham numérique vers la Chine via mBridge.
Début mars, l'Autorité monétaire de Hong Kong (HKMA) a lancé le projet Ensemble, une autre initiative de monnaie numérique “de gros”, pour faciliter le règlement interbancaire des dépôts commerciaux tokenisés. Il testera notamment les obligations vertes, les crédits carbone, les instruments pour l’aviation, les stations de recharge pour véhicules électriques, les lettres de transport électroniques et la gestion de trésorerie.
Dans ce cadre, le Global Shipping Business Network (une initiative collaborative lancée par un consortium international de grandes entreprises du secteur maritime et logistique, en majorité chinoises), a par exemple achevé un prototype de lettre de transport électronique (eBL) en collaboration avec l'unité blockchain Zan d'Ant Group. Seulement 2 % des lettres de transport sont actuellement numérisées. L’eBL permettra de simplifier le processus d'expédition et il ouvrira de nouvelles possibilités pour le financement du commerce. La tokenisation des lettres de transport ouvre des scénarios de paiement plus complexes pour faciliter les transactions.
…Et de détail
Le projet d’une monnaie numérique “de détail”, utilisée par le grand public, a lui été lancé en 2021. La phase 1 du programme s’est conclue en octobre. La HKMA s’attache désormais à poser les fondations technologiques et juridiques de la future monnaie, tout en s’attachant à approfondir six catégories de cas d’usage : trois relèvent des paiements, deux de la tokenisation et une du Web3.
Le BCG, en collaboration avec HKT Payments et ZA Bank, a ainsi mené un test, en utilisant des actifs immobiliers tokenisés comme garantie pour un prêt en e-HKD. Le pilote a mis en évidence plusieurs avantages, notamment le déblocage de liquidités dans les actifs et la possibilité de programmer l'argent pour des usages spécifiques. Mais il a également mis en lumière des problèmes juridiques, notamment en ce qui concerne la tokenisation de l'immobilier.
Les pirates de la Baie de Chine
Le schéma imaginé par le BCG pour l’intégration du Web3 et des monnaies numériques est ainsi d’une remarquable complexité.
Modèle potentiel des nouveaux moyens d’échange. Source : BCG
Mais la question de la sécurité reste entière. Le nombre d’escroqueries aux cryptomonnaies ne cesse de croître à Hong Kong : 3 400 en 2023, contre 2 300 en 2022 et 1 400 en 2021. Si Hong Kong se transforme en un hub crypto, elles ne feront qu’augmenter encore et cela pourrait attirer l’attention de Pékin, qui a violemment réprimé les cryptos en Chine continentale.
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